SOGA

 

 

 

SOGA

 

 

Unos metros de soga, la distancia
entre la yerba exuberante, pura,
y la marchita paz de la ignorancia.
La inaccesible evasión, la cisura

 

 

 

donde brota la terne intemperancia,
ahínco inviable: ¿el yugo? ¿la tortura?
Lidiará con febril concomitancia
el postrimero empuje de bravura.

 

El íncubo avizora: la delicia
comparte su leyenda con la muerte.
El disfrute de un rayo, la franquicia

 

 

 

hurtada a los azotes de su suerte,
regalará a su cuerpo la caricia.
Morir es tregua. Fue vivir lo inerte.

 

 

Inspirado en: 

 

A.Daudet, “La chèvre de Monsieur Seguin”, in Lettres de mon Moulin (1840-1897).

 

 

 

M. Séguin n’avait jamais eu de bonheur avec ses chèvres.
Il les perdait toutes de la même façon: un beau matin, elles cassaient leur corde, s’en allaient dans la montagne, et là-haut le loup les mangeait. Ni les caresses de leur maître, ni la peur du loup, rien ne les retenait. C’était, paraît-il, des chèvres indépendantes, voulant à tout prix le grand air et la liberté.
Le brave M. Séguin, qui ne comprenait rien au caractère de ses bêtes, était consterné. Il disait:
– C’est fini; les chèvres s’ennuient chez moi, je n’en garderai pas une.
Cependant, il ne se découragea pas, et, après avoir perdu six chèvres de la même manière, il en acheta une septième ; seulement, cette fois, il eut soin de la prendre toute jeune, pour qu’elle s’habituat à demeurer chez lui.
(…)
Ah! Qu’elle était,jolie la petite chèvre de M. Séguin! (…) avec ses yeux doux, (…) ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs (…) et puis, docile, caressante(…) Un amour de petite chèvre…
M. Séguin avait derrière sa maison un clos entouré d’aubépines. C’est là qu’il mit la nouvelle pensionnaire.
Il l’attacha à un pieu, au plus bel endroit du pré, en ayant soin de lui laisser beaucoup de corde, et de temps en temps, il venait voir si elle était bien. La chèvre se trouvait très heureuse et broutait l’herbe de si bon coeur que M. Séguin était ravi.
– Enfin, pensait le pauvre homme, en voilà une qui ne s’ennuiera pas chez moi!
M. Séguin se trompait, sa chèvre s’ennuya.
Un jour, elle se dit en regardant la montagne : 
– Comme on doit être bien là-haut! Quel plaisir de gambader dans la bruyère, sans cette maudite longe qui vous écorche le cou!… C’est bon pour l’âne ou pour le boeuf de brouter dans un clos!… Les chèvres, il leur faut du large…
À partir de ce moment, l’herbe du clos lui parut fade.
L’ennui lui vint. Elle maigrit, son lait se fit rare. C’était pitié de la voir tirer tout le jour sur sa longe, la tête tournée du côté de la montagne, la narine ouverte (…)
M. Séguin s’apercevait bien que sa chèvre avait quelque chose, mais il ne savait pas ce que c’était… Un matin, comme il achevait de la traire, la chèvre se retourna et lui dit dans son patois: 
– Écoutez, monsieur Séguin, je me languis chez vous, laissez-moi aller dans la montagne.
– Ah! mon Dieu!… Elle aussi! cria M. Séguin stupéfait, (…) puis, s’asseyant dans l’herbe à côté de sa chèvre :
– Comment, Blanquette, tu veux me quitter!
Et Blanquette répondit :
– Oui, monsieur Séguin.
– Est-ce que l’herbe te manque ici?
– Oh! non! monsieur Séguin.
– Tu es peut-être attachée de trop court, veux-tu que j’allonge la corde?
– Ce n’est pas la peine, monsieur Séguin.
– Alors, qu’est-ce qu’il te faut? qu’est-ce que tu veux ?
– Je veux aller dans la montagne, monsieur Séguin.
– Mais, malheureuse, tu ne sais pas qu’il y a le loup dans la montagne… Que feras-tu quand il viendra ?…
– Je lui donnerai des coups de cornes, monsieur Séguin.
– Le loup se moque bien de tes cornes. Il m’a mangé des biques autrement encornées que toi… Tu sais bien, la pauvre vieille Renaude qui était ici l’an dernier? (…) Elle s’est battue avec le loup toute la nuit… puis, le matin, le loup l’a mangée.
– (…) Ça ne fait rien, monsieur Séguin, laissez-moi aller dans la montagne.
– Bonté divine !… dit M. Séguin; mais qu’est-ce qu’on leur fait donc à mes chèvres? Encore une que le loup va me manger… Eh bien, non… je te sauverai malgré toi (…) et de peur que tu ne rompes ta corde, je vais t’enfermer dans l’étable et tu y resteras toujours.
Là-dessus, M. Séguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à double tour.
Malheureusement, il avait oublié la fenêtre et à peine eut tourné, que la petite s’en alla…
(…) Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n’avaient rien vu d’aussi joli. (…) Toute la montagne lui fit fête.
(…) Plus de corde, plus de pieu… rien qui l’empêchât de gambader, de brouter à sa guise… C’est là qu’il y en avait de l’herbe!(…) Et quelle herbe! Savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes… C’était bien autre chose que le gazon du clos.
(…) La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans les jambes en l’air (…)
(…) elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de M. Séguin avec le clos derrière. (…)
– Que c’est petit! dit-elle; comment ai-je pu tenir là dedans ?
Pauvrette! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde…
En somme, ce fut une bonne journée pour la chèvre de M. Séguin.
(…)
Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c’était le soir.
 – Déjà! dit la petite chèvre; et elle s’arrêta fort étonnée. 
En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de M. Séguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle (…) se sentit l’âme toute triste… (…)
Elle tressaillit…
Puis ce fut un hurlement dans la montagne (…)
Elle pensa au loup; de tout le jour la folle n’y avait pas pensé… Au même moment une trompe sonna bien loin dans la vallée. C’était ce bon M. Séguin qui tentait un dernier effort.
(…)
Blanquette eut envie de revenir; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pouvait plus se faire à cette vie, et qu’il valait mieux rester.
La trompe ne sonnait plus…
La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles.
Elle se retourna et vit dans l’ombre deux oreilles courtes, toutes droites, avec deux yeux qui reluisaient…
C’était le loup.
Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là regardant la petite chèvre blanche et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu’il la mangerait, le loup ne se pressait pas;
(…)
Blanquette se sentit perdue… Un moment, en se rappelant l’histoire de la vieille Renaude, qui s’était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu’il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite; puis, s’étant ravisée, elle tomba en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre (…) qu’elle était… Non pas qu’elle eût l’espoir de tuer le loup, les chèvres ne tuent pas le loup, – mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude…
Alors le monstre s’avança, et les petites cornes entrèrent en danse.
Ah! la brave chevrette, comme elle y allait de bon coeur! Plus de dix fois (…) elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d’une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe ; puis elle retournait au combat, la bouche pleine…
Cela dura toute la nuit.
(…)elle se disait :
 – Oh! pourvu que je tienne jusqu’à l’aube…
L’une après l’autre, les étoiles s’éteignirent. Blanquette redoubla de coups de cornes, le loup de coups de dents…
Une lueur pâle parut dans l’horizon… (…)
– Enfin! dit la pauvre bête, qui n’attendait plus que le jour pour mourir; et elle s’allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang…
Alors le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea.